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Jeudi 28 février 2008

Les deux enfants ont passé la nuit ensemble, d’abord allongés sur le lit côte à côté, puis l’un enroulé dans un énorme édredon, à même le sol, un coussin gigantesque en guise d’oreiller. Malgré la peur, la fatigue et le jeune âge des enfants ont eu raison des nerfs. Le sommeil a été suffisamment réparateur pour que le soleil du lendemain matin soit apprécié à sa juste valeur.

Mrs Chocolat pose le dernier bol sur la table de la cuisine. Une marmite en cuivre ronronne déjà sur le feu. Une légère odeur de poireau et d’oignon plane dans l’air, mélangée au parfum suave du café fraîchement préparé. Les deux garçons entrent en même temps, pantoufles aux pieds et pyjama froissé. Monsieur, lové sur sa chaise préférée, occupé à renifler les effluves de nourriture, lève un nez aplati et les suit du regard pendant qu’ils s’assoient. Maggie remarque les coups d’œil de ses deux attablés. Elle verse le lait chaud.

            « Bonjour les garçons, que me vaut ces mines réjouies ce matin ? demande-t-elle, d’une humeur enjouée.

-         Ben... commence Peter, en lançant une perche à son camarade. »

Mais son camarade ne la prend pas. Alors, un peu contrarié de devoir parler lui-même, il continue :

            «  Cette nuit on a eu vraiment la frousse.

-         Ah, oui ? »

Mrs Chocolat soulève le couvercle de sa marmite en cuivre et inhale le fumet qui s’en échappe ; elle prend une cuillère en bois.

            «  Vas-y Peter, je t’écoute... encourage-t-elle.

-         Le bruit, vous savez ? Les bruits qu’on entendait la nuit et qui venaient de la pièce du fond du couloir...

-         Ah, oui ! Cette pièce ! coupe Maggie. Oh, j’ai bien dit aux femmes de ménage de passer un coup de chiffon, mais je n’ai toujours pas vérifié si elles l’avaient fait ! Il faut que je m’en occupe avant le retour de Sir Stenton... »

Elle plonge la cuillère en bois dans la marmite et goutte avec précaution une sauce fumante. Elle claque sa langue dans le palais. Elle saisit le sel et en verse dans le creux de sa main.

Les enfants se rendent bien compte qu’elle a la tête ailleurs. Alors Jérémy prend le relais, au risque de paraître impoli, ce qu’il déteste.

            «  Maggie, nous avons encore été réveillés par des bruits, cette nuit. Peter et moi sommes allés voir. Et quelque chose a ouvert la porte violemment. Comme ça nous a fait peur, on a filé dans nos chambres en s’enfermant. Et ce... quelque chose... a essayé d’ouvrir nos portes. Après le calme est revenu. On a vraiment eu peur. »

Maggie repose le couvercle et se tourne vers les garçons, l’air sérieux, en s’essuyant les mains à son tablier. Elle réfléchit.

            « La porte du fond s’est finalement ouverte. Les boiseries ont dû beaucoup bouger avec le temps, alors.

-         Non ! Violemment ! rectifie Jérémy en essayant de rester aussi calme que possible.

-         C’est ça. L’humidité et un courant d’air, ça a ouvert la porte en claquant. »

Elle range deux assiettes dans un placard tout en parlant pour elle-même.

            «  Il faudra que j’aille voir si les boiseries du mur n’ont pas souffert, sinon Sir Stenton sera noir de colère. Certains pans datent du 18ème siècle... »

Jérémy fait un signe à son camarade en levant les mains au niveau de ses épaules : ils n’y peuvent rien, Maggie ne comprend pas ce qu’ils veulent dire. Peter en oublie son croissant.

            « Maggie, on vous a dit que « quelque chose » avait ouvert la porte et que ce « quelque chose » nous avait poursuivit jusqu’à nos chambres et avait essayé d’entrer ! »

La petite femme replète a bien entendu cette fois. Mais pour elle, cela est impossible.

            « Non, ce n’est pas possible ! Cette porte est fermée depuis des années, peut-être depuis des siècles. Sir Stenton, depuis qu’il habite ici, n’a jamais connu...

-... cette porte autrement que fermée ; on sait cela, Mrs Maggie, termine Jérémy. Mais je vous assure qu’on était deux, et qu’on ne rêvait pas, malheureusement. J’ai encore de la poussière sur le col de mon pyjama. »

Il n’explique pas que cette poussière vient du tableau qu’il a reçu sur la tête, car Mrs Chocolat sauterait sur lui pour vérifier que son crâne n’est pas fendu. Maggie secoue la tête, non dans un signe de réprobation, mais d’impuissance.

            « Il n’y a personne dans cette pièce, les enfants, mais je vous crois. Vous avez vu tout cela, bien. Mais je ne peux pas apporter de réponse. Restez là, je vais vérifier si la porte est toujours fermée ou si elle est encore ouverte. »

Elle les quitte, partie dans sa bonne volonté. Jérémy regarde son ami et murmure :

            « On devrait peut-être aller là-bas avec elle ?

-         C’est un truc d’adulte ! souffle Peter. »

Ce dernier a à peine osé jeter un regard vers le fond du couloir ce matin. Même Jérémy, qui a pourtant bien sondé les lieux, n’a pas osé retoucher la poignée poussiéreuse. Il s’en veut de ne pas être plus courageux. Il craint que Mrs Chocolat ne revienne jamais ! Nerveux, il tombe sur le regard de Monsieur. Mi-somnolant, mi-dédaigneux, l’animal dresse une tête qui tangue doucement, les yeux mi-clos. Et lui, savait-il quelque chose sur cette pièce ? On dit souvent que les animaux ont un sixième sens, qui leur permet de ressentir des malheurs avant même qu’ils n’arrivent... Il va partout dans la journée. Lui arrive-t-il de frôler cette porte, au fond du couloir du 1er étage ? D’un seul coup, Monsieur relève ses paupières. Ses deux billes d’opale brillent d’une incandescence inattendue. Jérémy en est surpris. Mais quelques micro secondes plus tard, Maggie revient. Elle a l’air un peu énervée.

            « Il y a une tonne de poussière sur le tapis, sur les rebords des boiseries et sur les cadres ! Un tableau s’est décroché, sans compter la serrure qui est toujours dégoûtante ! Je m’en vais passer un de ces savons aux femmes de... »

Elle retourne à ses fourneaux et se souvient enfin pourquoi elle a quitté la cuisine.

            « Ah, oui ! J’ai regardé : la porte est toujours bloquée. C’est sûrement un courant d’air violent qui a soulevé de la poussière sous le chambranle, ça a dû vous donner l’illusion d’une porte qui s’ouvre. Mes pauvres chéris, je suis sûre qu’il y a une entrée d’air dans cette pièce et que des oiseaux font un vacarme de tous les diables la nuit... A moins que ce ne soit des chauves souris, auquel cas, ça doit être propre là-dedans, tiens ! J’en parlerai à Sir Stenton à son retour, il faut qu’on fasse quelque chose. Jusqu’à maintenant ça ne gênait personne, mais vous ne pouvez pas continuer à être dérangés comme ça, en pleine nuit. »

Elle touille un liquide dans une casserole. Peter est abasourdi, Jérémy secoue la tête et boit finalement son café au lait.

Par marty crouz
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