Doucement, sur la pointe des pieds, ils rebroussent chemin. Mais leur souffle manque de s’arrêter lorsqu’ils entendent nettement la poignée s’agiter seule. Leurs yeux transpercent la pénombre et voient celle-ci s’agiter, se secouer, de plus en plus fort, puis tout le chambranle est pris de folie. Un cliquetis nerveux donne vie à la serrure alors que toute la porte et les boiseries du couloir vibrent sous les coups de butoir d’un forcené qui paraît vouloir sortir de la pièce. D’abord pétrifiés, les garçons se regardent ensuite et, sans plus de parole ni de concertation, se mettent à hurler à l’unisson devant l’effrayant événement. Leur cri retentit comme une sirène, en continu, alors qu’ils se mettent à courir vers leurs chambres respectives. Ils ne sont qu’à quelques mètres de ce refuge bien fragile, quand la porte du fond du couloir s’ouvre à la volée avec fracas, baignant de lumière une tapisserie qui n’avait pas vu le jour depuis des lustres. Un nuage énorme de poussière distille le tout dans un brouillard épais. Les garçons se sont retournés et leur cri redouble de puissance. Jérémy s’engouffre dans sa chambre et claque violemment sa porte derrière lui. D’une main tremblante il tourne la clé et s’enferme. Il entend Peter faire de même. Le souffle court, il recule doucement, vers son lit, le visage tourné vers la porte de sa chambre. Il touche son lit, maintenant. Droit, interdit, il attend et écoute. Tout à coup, sur sa gauche, une autre porte s’ouvre. Il tourne la tête et une longue forme lui fait face. Jérémy hurle... et Peter aussi. Tous deux étouffent leur braillement et se retrouvent bêtement en vis-à-vis.
« Tu m’as fait une de ces peurs, halète Peter.
- Toi aussi !
- Alors ? questionne le grand blond calquant des mâchoires.
- Sais pas... »
Jérémy a l’impression d’avoir couru le marathon. Il n’arrive pas à reprendre haleine. Peter s’approche de lui, doucement. Ils écoutent. Le simple son de leur respiration ne les rassure pas. Ils pensent entendre des choses, des âmes... Leur cerveau vrombit. Mais à part leur imagination, rien. Jérémy se calme un peu et se rend à l’évidence : le mal est passé. Il se relâche et se casse en deux, le dos bombé, les bras ballants.
« J’au cru mourir, souffle-t-il.
- Personnellement, je suis décédé, gémit Peter. »
Jérémy s’assoie sur son lit, son camarade l’imite. Ils se regardent tous les deux puis partent dans un ricanement de soulagement... Stoppé net par la poignée de la porte de la chambre de Jérémy qui descend doucement. Elle reste abaissée un instant, puis remonte avec la même lenteur. Les deux garçons, la bouche ouverte, échangent un rapide regard puis se précipitent vers la chambre de Peter en passant par l’accès commun. Jérémy tend le bras, immobilise son ami au centre de la pièce et tous deux attendent en silence. L’inévitable se matérialise rapidement : la poignée, de ce côté ci, s’actionne de la même manière. Mais, heureusement, ici aussi, la clé est dans la serrure. Peter se plaque une main sur la bouche pour étouffer un gémissement. Nouvel échange de regards, nouveau passage dans la chambre attenante. Mais cette fois ci, rien. Jérémy s’avance doucement puis s’accroupit. Courageusement, Peter se pelotonne à côté de lui. Le garçon brun retire précautionneusement la clé et ose jeter un oeil. Le trou est petit, mais une légère lumière dans le couloir issue de la pièce interdite lui permet de discerner quelque chose... Jérémy ne peut retenir une exclamation. Là, contre le mur, un soldat de bois, sorte de poupée articulée d’une trentaine de centimètres, fait demi-tour à la manière des fantassins. La créature porte un habit mité et arbore un visage peint où seule la moustache reste encore à peu près identifiable, ce qui lui donne un air effrayant. Ses bottes sont matérialisées par de la peinture noire. Il claque ses jambes-buches, son arme à l’épaule, et balance un bras, entièrement articulé par des rivets rouillés, d’avant en arrière. Il repart vers le fond du couloir. Jérémy ne le voit plus mais son oeil reste « collé » à la serrure. La lumière s’éteint tout à coup. Jérémy se retrouve à scruter le noir.
« Qu’est-ce que c’était ? pleurniche Peter.
- Un jouet... chuchotte son ami, l’air abasourdi. »
Il s’assoit, le dos contre la porte. Il hoche de la tête devant le caractère insensé de ce qu’il a vu.
« C’était un grand soldat de bois...Haut...comme ça, reprend-il en indiquant la taille du pantin avec sa main. Il était... vieux... et sale. Un vieux jouet...
- Il voulait entrer ! gémit le grand dadet.
- Oui, il voulait entrer... et pas pour s’amuser, je crois.
- J’aime pas ça...
- Ben... moi non plus. »