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Mercredi 20 février 2008

Le reste de la journée se passe calmement, divisé en périodes de digestion, de cours, de jeux et d’occupations diverses et variées, de goûter et de vacation encore... Le tout sous l’œil plein de morve du félin des lieux. Quand le soir vient et que l’heure est au coucher (enfin, l’heure tardive du coucher car les garçons aiment beaucoup veiller...), Jérémy entend une fois de plus un vacarme de tous les diables. Il se lève, tremblant, fixe cette porte du fond qui le nargue sur ses gonds grippés, actionne la poignée qui ne déclenche rien. Puis le tout s’arrête.
Le lendemain, ce qui semble être acquis comme un rythme habituel recommence : lever, déjeuner, papotage sur les bruits de la nuit (qui ne laissent plus Peter si indifférent que cela), cours, et caetera. Le moment de la partie de cartes avec le jeu des 7 « familles de péquenauds », baptisé ainsi par l’illustre garçon blond qui, en plus d’être un courageux camarade allie l’humour délicat à une maturité sans pareille, sonne l’heure du départ pour les lits moelleux. Et cette nuit là, encore, les bruits reprennent, avec une intensité grandissante. Jérémy, en pyjama, ouvre la porte de sa chambre et souffle d’ennui devant ce qui lui semble être devenu une obligation pour continuer à dormir. Mais à sa grande surprise, la porte de Peter s’ouvre également. Un nez en trompette pointe timidement, puis deux yeux alourdis par le sommeil suivent l’appendice nasal de près. Les cheveux en bataille, le grand dadet remarque avec soulagement qu’il n’est pas le seul à « visiter » le couloir. Ce dernier secoue la tête d’un mouvement dirigé par son menton, à la manière d’un cheval. Cette question inaudible est pleinement comprise par Jérémy.
      « J’y vais, répond celui-ci. Tu viens avec moi, cette fois-ci ? »
Un dodelinement encore de la tête dit « oui ». Les deux amis foulent le tapis, Jérémy de ses pieds nus, Peter de ses pantoufles. Le bruit du train est maintenant très fort : les garçons entendent distinctement le « Tchouf ! Tchouf ! » de la cheminée vapeur et le « Ding ! Ding ! Ding ! » du passage à niveau. Avant qu’ils n’atteignent la porte interdite, le sifflement de la locomotive retentit. Mais d’autres sons viennent s’ajouter. Une détonation fait sursauter les enfants. Puis une autre et encore une autre, suivies de claquements : d’autres détonations moins puissantes. Des cliquetis de ferraille se mêlent, s’emmêlent, s’entrechoquent.
      «  Et ça, c’est quoi ? murmure Peter.
-         Heu... Je ne sais pas... On dirait... »
Jérémy cherche ; il pourrait penser à n’importe quoi. Mais il pense à des jouets. D’abord le bruit du train, puis ce mot qu’il a trouvé sur le tapis écrit d’une main pataude et qui mentionne «  Il ne doi pa y avoir de jeu dan sette méson »... Il pense à des jouets, et essaie de s’imaginer quels jeux peuvent produire ces sons. Des jeux vidéos ? Non, il y aurait une musique d’ambiance, des cris humains, des sons plus perfectionnés... Alors quoi ?
         «  Des soldats qui se battent.
-         Hein ? laisse échapper Peter.
-         Oui... C’est ça ! Des soldats qui se battent... Non ! Des poupées de soldats qu’on cogne entre elles ! Comme quelqu’un qui jouerait à la guerre ! »
Peter colle une de ses grandes oreilles contre la porte sous laquelle un filet de lumière s’échappe. Il acquiesce : son camarade semble avoir raison. Soudain, le grand blond recule violemment, comme effrayé. Jérémy est projeté en arrière et se cogne la tête contre le mur d’en face. Il retombe lourdement sur les fesses, un tableau au regard sévère se décrochant lui assène un coup sur le haut du crâne.
            « Aïe ! se plaint Jérémy en se massant. »
Il rejette de sa tignasse dépeignée une araignée se retrouvant exilée de sa toile, si longtemps accrochée à l’honorable tableau d’un vieillard chapeauté. Dans le couloir à peine éclairé par la lampe à huile (heureusement posée au sol au moment des faits), il ne voit pas la poussière qui lui couvre les épaules. Il se redresse et observe méchamment son camarade planté devant lui un peu honteux. Les bruits sont toujours là, de l’autre côté.
            « Désolé, bredouille Peter.
-         T’es malade ou quoi ? Tu m’as fait mal ! Enfin, c’est surtout le tableau...
-         Y’a eu un bruit.
-         Mais y’en a plein de bruits ! C’est bien ça le problème !
-         Non, mais un autre. Comme si on lançait quelque chose de l’autre côté de la porte... contre la porte. »
Jérémy se tait un instant et écoute. Ca tape, et retape... En fait, ça rebondit... Et puis ça se lance contre un mur... Et puis ça rebondit encore. 
            « Un ballon, dit simplement Jérémy.
-         Ca en plus du reste, bonjour le tintamarre. J’arrive pas à croire que mon père entende rien.
-         Il dort du côté opposé, au-dessus de la cuisine. Il faut croire qu’il est trop loin et qu’il a le sommeil lourd.
-         Et Maggie ? demande Peter.
-         Elle dort dans le bâtiment des dépendances, au rez-de-chaussée. »
Le garçon brun secoue la tête ; ils sont vraiment les seuls à être dérangés par cette fichue pièce. Il touche la poignée, la fait grincer. Il est sûr que le bruit va s’arrêter, comme les fois précédentes. Le bruit stoppe en effet. Les deux garçons, haletant légèrement sous l’angoisse malgré tout présente de la situation, observent la porte d’où plus aucun son ne s’échappe. 
« On peut aller se coucher, finit par dire à voix basse Jérémy. »

Par marty crouz
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