Jérémy suit Peter le long du couloir. Son camarade s’appuie sur une console et montre de la main deux portes côte à côte.
« Celle de droite c’est la mienne, celle de gauche c’est la tienne. Normalement, tes affaires sont déjà installées. A toute ! »
Le grand blond s’engouffre dans sa pièce et disparaît. Jérémy se retrouve seul dans le couloir, un peu perdu par cet abandon soudain. Un étrange personnage à
perruque le regarde dans un ancien cadre de chêne et de dorure. Il a l’air de le narguer.
« Qu’est-ce que t’as, toi ? lui demande Jérémy, amer. »
Il avance vers sa porte, pose sa main sur la poignée. Mais un léger bruit suspend son geste. Sur sa gauche, un peu plus loin, une autre porte vient de
s’ouvrir. Sir Stenton en sort, une robe de chambre de satin noire nouée à la taille, les traits tirés et le visage sérieux. Il se baisse, ouvre une console en face de lui, en sort un chandelier
et quelques bougies enroulées dans du papier, puis se relève et retourne dans ses quartiers. Avant de pénétrer complètement, il jette un regard sur Jérémy qui ne sait que dire.
« Bonne nuit, bégaye-t-il. »
L’homme ne bronche pas, ses yeux se détournent avec lenteur. Sa silhouette disparaît avec la soudaineté d’un tour de magie. On entend le « clac » de
la porte qui vient de l’avaler.
Le garçon, très mal à l’aise, resté seul dans ce couloir maintenant désert, se penche vers l’interrupteur, plonge le tout dans le noir et pousse
précipitamment la porte de sa chambre.
« Ben, dis donc ! T’as été longuet. »
Là, assis en tailleur sur son lit, Peter l’attend. Devant le sourire mais le regard interrogateur de Jérémy, il explique :
« Nos chambres sont reliées, regarde. »
En effet, une porte est ouverte et laisse entrer la lumière de la chambre de Peter. Jérémy s’approche du cabinet de toilette, un petit lavabo de céramique
avec un robinet laitonné. De grandes serviettes blanches et douillettes pendent à une patère. Sur le sol, sa valise est rangée derrière une chaise, ses vêtements pliés sur une immense commode.
Jérémy ouvre les tiroirs et enfourne rapidement ses quelques tee-shirts et autres pulls, ainsi que ses chaussettes et ses caleçons. Il referme la porte de la penderie où ses quelques vestes sont
déjà défroissées et pendues. Il enlève ses baskets et s’assoit par terre, les fesses sur une épaisse descente de lit.
« Sir Stenton est juste à côté, lance Jérémy.
- Ouais je sais, j’ai vu. Mais on entend
rien, les cloisons sont vachement épaisses entre ses appartements et ta chambre. De toute façon, je ne sais pas ce qu’il fait... On ne le voit et on ne l’entend quasiment pas. Bon, on fait
quoi ?
- Heu... J’ai pris toute une collection de
comics.
- Tu lis des comics, toi ? demande
Peter, le regard brillant comme si on lui a annoncé qu’il va voir la Joconde en personne.
- Ben oui, mais j’ai une préférence pour
Batman. »
Jérémy rampe vers la commode, ouvre le dernier tiroir et sort une grosse pile d’albums souples, parois écornés.
Il s’allonge sur le ventre, ouvre l’un d’eux au pied du lit. Peter s’étire sur l’édredon, la tête vers le bas.
« Tourne-le un peu en biais, sinon je ne peux pas lire. Cool, en plus c’est en version originale ! Merci, mon pote ! Parce que, moi, je ne
parle pas français aussi bien que toi tu parles anglais ! »
La lecture et autres papotages durent quelques heures encore, puis la fatigue se fait sentir. Minuit sonne dans le couloir. Alors que son camarade est déjà
depuis peu, de son côté, dans les bras de Morphée, Jérémy a éteind la lumière centrale et a allumé une petite lampe à huile dorée au-dessus d’un bureau. Il a déjà enfilé son pyjama. Une main
dans les cheveux, il se dirige vers le lit.
« Clac ! »
Il s’arrête. A-t-il bien entendu ? Cela ressemble à une porte qui claque. Il va jeter un coup d’oeil par le trou de la serrure, après en avoir retiré la
clé. Dans le couloir, tout est noir et endormi. « Bah, j’ai dû rêver, se dit-il » Il retourne se coucher. Il entre dans les draps, tire sur lui l’épais édredon fleuri, pose sa lampe sur
le chevet et éteint la flamme.
« Clac ! Clac ! »
Les deux yeux de Jérémy font comme deux lucioles perdues dans le noir. Ils brillent et s’agitent un peu dans tous les sens.
« Clac ! Clac ! Clac ! »
Jérémy rallume la flamme et sort de son lit. Il tremble un peu, mais ouvre la porte de sa chambre. Le couloir l’accueille une fois de plus par les
ténèbres.
« Clac ! »
Il manque de faire tomber sa lampe ! Le bruit vient de derrière.
« Clac ! »
Cette fois-ci, il voit bien que ce n’est pas la porte de Sir Stenton. Le couloir est si profond que le garçon ne distingue rien. Mais cela vient bien du fond.
Il s’avance, le pas un peu tremblant mais très fier de son courage.
« Si je ne fais rien, je ne vais pas dormir ! Autant percer ce mystère qui doit juste être un simple courant d’air ! »
Arrivé à mi-parcours, il regrette cependant de ne pas avoir réveillé également Peter. Quelle idée d’avoir mis une pièce autant à l’écart ! Enfin, une
porte apparaît sur la droite : la dernière. Jérémy constate avec un peu de dépit qu’elle est bien fermée et qu’elle ne claque pas.
« Clac ! Clac ! Clac ! »
Le bruit vient de derrière. De la lumière passe légèrement sous le bois de la porte close : une lumière vacillante, comme celle de sa lampe. Jérémy avale
sa salive et toque d’abord doucement. Pas de réponse.
« Tchouf ! Tchouf ! Tchouf ! »
Le bruit d’un train ?! Allons donc !
« Tchouf ! Tchouf ! Clac ! Clac ! Ding ! Ding ! Ding ! »
La porte est épaisse, les sons semblent étouffés, mais le peu que Jérémy entend laisse présager du vacarme qui doit régner à l’intérieur ! Un peu rassuré
par tous ces bruits - l’occupant ne doit sûrement pas dormir – Jérémy toque plus violemment contre la porte. Toujours rien, alors il pousse la porte et agite la poignée. La porte ne s’ouvre
pas. Pire ! La lumière disparaît de l’interstice et les bruits cessent tout à coup. Interdit, le garçon se retrouve immobile dans un profond et lugubre silence. Il tente encore une fois
d’ouvrir la porte mais elle semble fermée à clé. Alors, finalement peu en clin à s’éterniser dans ce couloir, il retourne rapidement dans sa chambre, courant presque. Il referme la porte derrière
lui, souffle un peu : son cœur bat trop vite. Il se calme et retourne dans ses draps, pose sa lampe sur son chevet. Alors qu’il va pour éteindre la flamme, il voit que sa main droite est
toute noire d’une poussière épaisse et collante. La poignée de la pièce du fond n’a pas dû être touchée par quelqu’un depuis longtemps.