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Samedi 29 décembre 2007
« Dans la famille Radcliff, je voudrais... Heu... l’oncle ? »
Peter lève son nez de derrière ses grandes cartes et questionne du regard son adversaire. A la lueur du feu de cheminée, Jérémy est rosé et ses cheveux chatoient de reflets roux. Il ne réagit pas. Il semble perdu dans ses cartes, qu’il ne tient d’ailleurs plus très bien, elles sont presque trop basses ; Peter pourrait aisément tricher... Ce dernier se tortille à l’autre bout de la table basse.
« Hé, mon pote ! Tu dors ou quoi ?
-         Hein ? Ah, oui. Tu m’as demandé ? Heu... Non, j’ai pas, pioche. »
Peter secoue la tête, exaspéré pendant qu’il allonge un long bras maigre vers le tas de cartes.
« Ben, dis donc, c’est passionnant le jeu des sept familles avec toi ! Déjà que les cartes sont pas franchement marrantes. Je les ai trouvées dans le tiroir de la bibliothèque. Elles doivent dater d’un bon paquet de siècles !
-         Excus-moi, j’suis fatigué. Et puis je repensais à ce que nous avait dit Mrs Chocolat.
-         Mrs « Qui » ?
-         Maggie.
-         Ah, ouais... Mrs « Chocolat »... Bien vu ! »
L’horloge aux chevaux sonne 8 heures du soir. Les enfants ne vont pas manger, car la collation « croissants - chocolat chaud » a été tardive. Quelques fruits et laitages doivent être déposés dans leur chambre avant le coucher. Sur un des fauteuils du salon, Mr Smith somnole déjà, sa pipe en écume de mer encore à la main droite. A ses côtés, sur un autre fauteuil en cuir, Monsieur ronfle allègrement et bruyamment. Jérémy regarde ses cartes. Elles sont grandes et jaunies par le temps. Les dessins, anciens, représentent de nobles familles, corsetées, vestonnées, boutonnées de nacre ou encore parées de montre gousset... Les chignons de ses dames sont tirés en arrière, épais ou sages, les mines sont longues, pâles et un peu nacrées aux joues, quant aux messieurs, rares sont les imberbes, les moustaches allant de fines et recourbées à larges et épanouies, sans parler de la mode des favoris... Le garçon sent encore la bonne odeur de son grand bol et la tiédeur de cette cuisine rustique et gaie, où les meubles lourds et anciens se parent de dentelles rose fuschia, où les murs carrelés se réchauffent d’une multitude d’ustensiles en cuivre tous plus brillants les uns que les autres. Quant aux croissants... ils sont un peu plus « mous » que ceux de France mais, fabriqués par Maggie, beurrés à souhait !
Peter relance son camarde pour qu’il demande une autre carte.
«  La famille Parkinson... Tu as le père ?
-         Ouais.
-         La fille ?
-         Ouais.
-         La mère ?
-         Re-ouais.
-         Le fils ?
-         Ben non, pioche. »
Jérémy pioche en effet : la fille de la famille Radcliff. Il fait non de la tête et avant que Peter ne demande une carte il dit, en arrangeant son éventail dans sa main droite :
« Tu sais, ce qu’a dit maggie à propos de Stenton...
-         Quoi ? Qu’il est ennuyeux à mourir ?
-         Non, qu’il n’a jamais fait le bien et n’a jamais eu de moment de plaisir de toute sa vie. Même à Mrs Chocolat, ça l’étonne, un mec comme ça, sans joie, sans sourire.
-         Ah oui, et ben ? »
Peter écarte un peu ses doigts. Il veut en retirer une pour la replacer à droite. Ses longs doigts s’emmêlent, les cartes sautent comme prises d’une envie soudaine d’évasion.
« Rha ! Flûtes ! Regarde pas ! Y’en a partout sur le tapis... »
Jérémy continue sa conversation.
« Il n’a jamais fait le bien... Tu sais, c’est peu de temps après l’avoir connu que maman est tombée malade...
-         J’vois pas l’rapport. »
Une des cartes s’est glissée sournoisement tout contre Monsieur. Peter avance prudemment ses longs doigts vers la masse poilue et caractérielle qui ronfle comme un moteur de locomotive. Monsieur a soudain une envie malvenue de s’étirer et son derrière s’étale sur la moitié de la carte.
« Oh, c’est pas vrai ! Il va encore me bouffer ! Si... je fais... doucement...
-         Stenton est peut-être... la cause...
-         La cause de quoi ? s’énerve Peter. Tu vas pas bien ? Tu insinues quoi ? J’ai peut-être l’air idiot mais je le suis pas tout le temps : Stenton est pas un mec drôle, c’est vrai, mais c’est un peu tôt pour en faire un type louche, non ? Et puis tu l’as vu comme moi, il est fracassé par ce qui vous est arrivé, à tous les deux. Mon père t’as dit ce qu’il avait vu dans son carnet – quand je pense qu’à moi, il m’engueule quand je lis son journal avant lui ! »
Ce dernier essaie encore de tirer sur la carte qui ne veut pas venir et commence à entraîner avec elle l’arrière train du chat.
« Ouais, t’as raison, mais n’empêche... Je le sens vraiment pas, ce « type » comme tu dis.
-         Ben, en attendant, il nous héberge, et plutôt bien. C’est pas la vie de luxe, ici ? »
Peter tire un peu trop violemment sur la carte, qui cède, mais soulève le fessier de l’animal. Celui-ci se réveille tel une furie, saute sur le visage de Peter toutes griffes dehors et lui laboure les joues avant de sauter dans un autre fauteuil, plus éloigné.
« Aïe ! Saleté ! »
Jérémy ne peut retenir un hoquet moqueur devant les joues rougies de son compagnon.
« Il aurait pu me creuver les yeux ! »
Le professeur marmonne :
« Peter, c’est toi qui fait tout ce bruit ? Vas te coucher, veux-tu ? Montre à Jérémy sa chambre.
-         Mais il est huit heures !
-         Vous discuterez dans ta chambre, ça évitera de déranger ma soirée au coin du feu ! »
Mr Smith cale sa pipe dans sa bouche, prend le journal plié sur la table et disparaît derrière. Roulé en boule sur son coussin de cuir, Monsieur regarde les jeunes garçons, un étrange rictus au bout de son museau aplati et... Monsieur ronronne.

 

Par marty crouz
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