Vendredi 21 décembre 2007
Les pas font craquer un parquet de chêne robuste. Jérémy regarde avec envie la cheminée de marbre noir dans laquelle un feu crépite faisant onduler une
lumière rouge et or dans toute la pièce. De larges fauteuils en cuir sont regroupés vers le foyer, une vaste table basse est disposée au centre. L’horloge aux 2 chevaux cabrés indique cinq heures
du soir passé de quelques minutes. Dehors, le jour baisse déjà. Sur les murs, les boiseries et les cadres des tableaux forment un cocon couleur châtaigne avec les lames du parquet et les
encadrements du plafond. Le garçon et son professeur traversent. Au fond, à gauche, vers la dernière fenêtre, un piano à queue aux touches ivoire, jaunies par le temps, impose le respect. Jérémy
imagine les sons graves et profonds qui doivent en sortir. Un meuble-bibliothèque abrite enfin quelques ouvrages récents, mais Jérémy ne distingue pas les titres.
« Tu t’intéresses à la lecture ? demande, vivement intéressé, le précepteur.
- Heu, non... Enfin, oui. J’essayais juste de lire quelques
titres.
- Il y a une autre salle, une belle bibliothèque, où la
famille Stenton range toutes ses plus belles collections. Certains ouvrages ont des siècles ! Peter te la montrera.
- Il y a beaucoup d’autres pièces ?
- Le manoir est très vaste, mais Sir Stenton n’utilise que peu
d’entre elles finalement. Sa vie se résume à son bureau. Il y passe aussi souvent ses nuits d’après ce que m’ont dit les domestiques. Il dort très peu. Sa chambre donne sur son bureau et le lit
n’est quasiment jamais défait. Il a également à portée un cabinet de toilette et d’aisance. La porte de son bureau est un peu la porte de son appartement personnel.
- Il ne se couche pas ?
- Il doit surtout somnoler quelques heures dans son fauteuil
puis se remettre au travail. Il quitte très tôt la maison lorsqu’il a des déplacements prévus et peut rentrer très tard le soir. Même ses repas sont portés à son bureau. »
Jérémy se demande alors à quoi peut bien lui servir une cuisine. Y a-t-il seulement mis les pieds un jour ?
« Il y a une salle à manger ?
- Oui, répond le professeur Smith, mais comme il invite très
peu de monde – tu t’en doutes – elle deviendra notre salle de classe. La table est immense et sera parfaite pour vos devoirs, vos manuels et les expériences que nous aurons à y mener. J’ai tout
aménagé ce matin, tu verras, c’est un vrai appel à la connaissance ! »
Le garçon, amusé par cet élan passionné, lâche un sourire auquel le précepteur répond. Tout à coup, il sent quelque chose qui le pousse. L’enfant baisse les
yeux et voit un énorme chat persan couleur charbon qui frotte l’arrière de sa tête contre sa jambe. Le professeur invite Jérémy à continuer malgré cela sa marche. Le chat se faufile entre
ses jambes, manquant de peu de lui faire perdre l’équilibre, avec un bruit lancinant de gorge.
« Bonjour, toi, murmure Jérémy en baissant sa main vers l’animal.
- Non, non. Je ne le ferais pas si j’étais à ta place, il
est... disons... caractériel ! Il m’a griffé au sang hier et m’a mordu ce matin. Depuis j’ai abandonné tout sentiment amical à son égard ! Même Peter s’est fait lacérer le bras.
»
Jérémy est un peu étonné.
« Oh, ne te fie pas à cet élan de caresses ! Il fait ça pour te marquer de son odeur. Les chats possèdent des glandes un peu derrière la
tête : il indique juste, qu’à partir de maintenant, tu appartiens à son territoire tout autant que les tapis ! »
Avant de repartir, le félin obèse lèche doucement ses longs poils magnifiques, lève sa tête au minuscule museau rose et aplati. Il jette son regard
d’opale, plein de morve, de dédain en guise de défi au garçon et s’en retourne vers un des fauteuils de la cheminée sur lequel il saute, avec une grâce étonnante vue son poids, disparaissant
derrière les accoudoirs capitonnés. Le cuir émet un « pouf ! » plaintif puis le silence retombe.
« Cet animal de malheur s’appelle Monsieur. Ne lui soumets aucun ordre, pas même celui de te céder la place, il serait trop content de
désobéir ! lance une voix féminine. »
Mrs Chocolat attend devant l’entrée de la cuisine. Un mince couloir sépare les deux pièces mais elle s’appuie sur la porte du salon. Elle invite de la main,
avec le sourire, le professeur et son élève à venir s’asseoir dans une pièce carrelée et odorante.
Resté seul dans son fauteuil, le museau rosé dans ses pattes de velours, le gros animal lâche un soupir d’aise.