Mercredi 12 décembre 2007
Les Jouets Du Manoir Stenton
 
La limousine s’arrête. La buée sur les vitres laisse entrer une lumière rousse d’automne. Jérémy sent une boule énorme dans sa gorge ; il n’arrive plus à déglutir. Il tremble. Il sait très bien que la chaleur est douillette à l’intérieur de la voiture, que les sièges en cuir sont moelleux à souhait et que son père (enfin, son tuteur) lui permet de mettre ses pieds sur une peau tannée d’excellente qualité. Mais que va-t-il faire ici ? Il ne connaît personne... Avec un père (enfin, un tuteur) qui ne l’aime pas ; pire ! Qui le déteste. Même la langue change. Enfin, ça, ce n’est pas trop grave. Jérémy est bilingue : son français, sa langue maternelle, est parfait. A l’école, il était même « Monsieur zéro faute », ce qui est assez rare pour un enfant de 11 ans... Son anglais, sa langue paternelle, est lui aussi parfaitement maîtrisé. 
La limousine s’arrête. L’homme grand assis en face de lui, mais côté opposé, ouvre la portière. Il marque une pause, une fois à l’extérieur, le regard fixe sur l’immense maison, en relevant le col de son manteau. Puis il se penche vers le chauffeur, toujours assis derrière le volant.
« Vous prendrez l’allée centrale, sur la droite vous serez aux garages. J’ai téléphoné, Mary vous y attend, elle vous montrera votre appartement. 
- Bien, Monsieur, répondit l’autre. »
Jérémy sait bien qu’il doit descendre lui aussi. Le froid de cette portière ouverte le bloque encore plus.
« Descends. »
Cet ordre, simple, précis, aussi glacial que le marbre, ne prête pas à discussion. Le garçon avale sa salive, tire sur le loquet et pousse ce qui lui semble être la plus lourde des portes de l’Enfer. Sans trop réfléchir, il se met sur ses pieds et claque derrière lui définitivement toute trace du passé.
Sir Stenton ne l’attend pas, il avance de son pas lent mais ses grandes enjambées l’ont déjà éloigné de Jérémy. Il est en train d’approcher le grand et magnifique perron. Les marches montent en deux escaliers légèrement circulaires et se rejoignent devant une entrée monumentale. De chaque côté, deux ifs se jettent vers le ciel avec majesté et encadrent le tout de leur couleur outre-mer. Le sol, jonché de feuilles d’or et rouge, offre un tapis de velours à l’ensemble de la scène. Mais Jérémy pleure déjà. En silence, de grosses larmes, rares mais lourdes, sillonnent ses joues pâles.
Sir Stenton se retourne devant l’entrée. Il distingue la silhouette immobile, pétrifiée, du petit garçon planté dans les graviers. Sans plus d’égard, froid comme la mort, il disparaît à l’intérieur. Le personnel, tiré à quatre épingles, reste sur le perron. Ce ne sont que des mines tristes. On sait ce qui a frappé l’homme d’affaires, le chef d’entreprise, le maître des cours de la bourse... On ne dit rien. On regarde passer la longue silhouette raide et sombre et on se tait, avec respect.
Jérémy fait un pas en avant, mais ses jambes sont engourdies. Puis quelque chose lui réchauffe un peu le fond de l’estomac. Une dame, encapuchonnée car le crachin commence, descend en sautillant. Sa démarche est très rapide, un peu robotisée par l’excitation. Elle est proche maintenant. Son sourire tremble un peu mais il est large et découvre des dents de porcelaine. Ses mèches rousses, frisées, encadrent un visage tout en rondeur, gourmand. Elle sent le caramel et le bonbon à la fraise. Son tablier blanc se soulève, le vent va faire des siennes d’ici quelques temps. Les ifs se balancent doucement au même rythme que les hanches généreuses de ce petit bout de femme. Elle enlace Jérémy qui ne sursaute pas.
«  Mon pauvre chéri, tu vas attraper froid avec cette pluie fine ! Viens vite, je vais te faire un chocolat chaud, comme en France ! Avec des croissants... Je les ai fait à l’instant, ils sortent du four : tu vas te régaler. Viens, viens... »
Elle l’entraîne. En haut des escaliers, les mines ont changé. Les sourires sont sincères et illuminent toutes les faces. Le garçon remarque les boutons d’or des costumes, la brillance des souliers. Il va entrer et découvrir sa nouvelle maison, pour la première fois.
par marty crouz
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